Rufin: "Je préfère une corruption branchée qu'une corruption à vide"
Des dépenses somptuaires du président à l'incompétence de son fils, de la collaboration ancienne et conditionnelle de la France aux "nouveaux amis" décevants qui exploitent ou trahissent le Sénégal, J-C Rufin (un seul "f") dresse un tableau du pays sans langue de bois, à son habitude. Sur le plan social, il ne crois pas à des émeutes alimentaires. En revanche, selon lui, une explosion sociale à la Tunisienne, sur fond de coupure de courant n’est peut-être pas à exclure.
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« Karim Wade a pêché par optimisme excessif, y compris sur ses propres compétences »
NETTALI.NET - Dans une interview qu’il a accordée à SlateAfrique, l’ancien ambassadeur de la France au Sénégal, Jean Christophe Ruffin, a encore fait un diagnostic sans complaisance du Sénégal. Il a tenu à dire qu’au Sénégal, il a toujours conservé, avec les réserves que supposent les responsabilités d’ambassadeur, sa liberté de parole et c’est bien ce qui m’a valu souvent de déplaire au président Abdoulaye Wade. Wade, selon lui, a toujours demandé sa tête. Il n’a pas manqué d’égratigner le fils du président, Karim Wade, qui seront lui, « pêche par optimisme excessif dans beaucoup de domaines, y compris dans ses propres compétences ».
Entretien.
Est-ce le président Wade a demandé votre départ ?
Il l’a demandé souvent sans jamais l’obtenir, sauf au bout des trois ans réglementaires. Ma position était alors difficilement défendable car je suis resté plus longtemps que tous mes prédécesseurs sous son règne.
Ne l’a-t-il pas demandé une fois très clairement, quand vous avez dit que l’aide devait être liée à des progrès en matière de démocratie et de respect de l’opposition ?
A l’époque, l’opposition faisait son retour avec des assises nationales. Abdoulaye Wade a demandé aux diplomates en poste de ne pas envoyer de représentants à cette réunion, qui était légale et se tenait au Méridien. On en a discuté entre nous, Canadiens, Américains et Européens. Nous avons envoyé des représentants, en observateurs. Wade ne nous l’a pas pardonné. Comme j’avais la présidence locale de l’Union européenne (UE), il a demandé ma tête, comme celle de l’ambassadeur espagnol, qui était en fin de mission.
Il y avait aussi, à l’époque, la question de l’emprunt exceptionnel consenti au Sénégal pour passer la revue du Fonds monétaire international (FMI). Le Sénégal a signé un programme FMI plus contraignant que tous ses voisins : il doit impérativement satisfaire tous les critères pour les revues périodiques du programme, chaque semestre. Beaucoup pensaient que le Sénégal ne pourrait pas tenir ces contraintes, mais le programme a été demandé au Sénégal même par les plus orthodoxes sur le plan financier, comme le ministre de l’Economie et des finances, un homme intègre et courageux. Ces partisans de la bonne gouvernance ont pensé à juste titre que le programme FMI pouvait les aider à résister, quand des ministères dépensiers, par exemple celui de Karim Wade (fils du président, 42 ans, nommé après sa défaite aux municipales à Dakar ministre d’Etat, chargé de la Coopération internationale, de l’aménagement du territoire, des Transports aériens et des infrastructures, ndlr), ou le président lui-même venaient demander de l’argent pour de nouvelles dépenses de prestige (comme par exemple, l’achat d’un nouvel avion présidentiel…). Malheureusement, dans ce jeu d’équilibriste entre les orthodoxes et les dépensiers, on ne tombe pas toujours juste. Fin 2008, la revue du FMI avait de fortes chances de ne pas passer. Le programme aurait sauté et les dépenses n’auraient pas manqué d’exploser. La France a été sollicitée pour faire un prêt qui permette de passer au Sénégal de passer cette revue décisive. J’ai plaidé pour que ce prêt soit assorti de conditions strictes pour limiter de nouveaux dérapages. Cette position a été connue du gouvernement sénégalais (notamment par la fuite d’une de mes dépêches dans le Canard enchaîné) et cela m’a valu beaucoup d’ennuis.
Le Sénégal est l’un des pays les plus aidés en Afrique, mais reste l’un des plus pauvres. Où passe l’argent ?
Il faut rappeler tout de même que ce pays n’a strictement aucune ressource minière ou énergétique et que le pacte colonial l’a condamné à importer la plus grande partie de sa consommation agricole. L’aide et les transferts des migrants sont vitaux pour cette économie. Pendant des années, très peu d’investissements ont été faits. Les routes et le chemin de fer tombaient en ruines. Abdoulaye Wade a eu le mérite de faire venir de l’argent de sources plus diversifiées, avec les pays du Golfe et la Conférence islamique. Il a réalisé des travaux importants, qui étaient indispensables. Mais ils sont à la fois le problème et la solution. Car qui dit travaux dit commissions, risque de corruption, moyens supplémentaires d’augmenter l’évaporation de l’aide. Pourtant, personnellement, je préfère une corruption branchée sur des choses qui se font qu’une corruption qui tourne à vide. Depuis dix ans, beaucoup de choses ont été faites au Sénégal.
Hélas, il y a aussi une tendance lourde chez le président Wade à faire des dépenses somptuaires, totalement déconnectées des besoins du pays. Il multiplie les voyages présidentiels, affiche une frénésie de médiations, sans parler des gadgets de prestige, comme le Festival mondial des arts nègres (Fesman), la statue de la Renaissance ou tous les programmes qu’on ne voit pas et qui sont abandonnés, comme cette Université du futur qui est aujourd’hui couverte de ronces…
Le Président Wade a beaucoup cru aux « nouveaux partenaires » tels que l’Inde, la Chine, les Emirats et a beaucoup compté sur eux pour financer ses projets. Pourtant, un bilan de ces nouveaux partenaires montre qu’ils sont loin de tenir leurs promesses. Prenons l’exemple des Industries chimiques du Sénégal (ICS), dans le phosphate. Si les ICS allaient bien, il y aurait 2% de croissance en plus au Sénégal. Des partenaires indiens les ont achetées. L’AFD a restructuré la dette de cette industrie. Il faut maintenant investir, et les Indiens s’y sont longtemps refusés. Ils n’ont agi qu’au moment où une entreprise française a proposé de racheter les ICS.
Les mines de fer, dans le sud, ont aussi été rachetées par le groupe indien Mittal, qui a promis monts et merveilles et n’a rien fait. On peut accuser la France de beaucoup de choses, mais en réalité, elle est largement compétitive et plus solidaire que les nouveaux partenaires qui exploitent le Sénégal mais ne le développent pas, quand ils ne le trahissent pas carrément comme l’Iran. Ce nouveau partenaire a été longtemps le nouvel allié sans cesse cité en exemple par le président Wade. Jusqu’à ce qu’il découvre que l’Iran armait les rebelles Casamançais… Depuis lors, les relations diplomatiques ont été rompues… Au vu de toutes ces expériences, le partenariat avec la France apparait plutôt « gagnant-gagnant », comme diraient les Chinois.
Le Sénégal n’a-t-il pas une image trop lisse, alors que la nuit, aux Almadies, on voit des gamins qui font les poubelles, et que les Dakarois ont faim ?
Attention ! Il s’agit d’une faim « sociale » et non d’une famine d’ordre économique. La faim des gamins des rues ne relève pas de la catastrophe, mais de l’extrême inégalité sociale. Au Brésil, un pays qui est loin de mourir de faim puisqu’il exporte massivement ses produits agricoles, il y a aussi des gamins qui font les poubelles à Rio…
N’y a-t-il pas risque d’explosion au Sénégal dès qu’on augmente le prix du gaz ou du pain ?
Les coupures de courant sont ce qu’il y a de plus explosif. La Senelec (société nationale d’électricité, ndlr), est souvent prises pour cible lors des manifestations. Les « imams électriques », des petits chefs locaux, ont porté la revendication autour de l’électricité. Le prix des matières agricoles est certes important, mais le Sénégal s’en sort, avec des subventions aux prix des denrées qui servent de soupape. Je ne crois pas à des émeutes alimentaires. En revanche, une explosion sociale à la Tunisienne, sur fond de coupure de courant n’est peut-être pas à exclure.
Avoir confié l’Energie au super-ministre qu’était déjà Karim Wade en octobre 2010, ce n’était pas vraiment un cadeau ?
C’est, à mes yeux, un énorme risque politique. Samuel Sarr, l’ancien ministre de l’Energie, était détesté. Il rasait les murs, mais au fond, il servait de fusible – sans jeu de mot. Karim Wade a pêché par optimisme excessif dans beaucoup de domaines, y compris sur ses propres compétences. Sur l’énergie, il était convaincu de pouvoir mieux faire que Samuel Sarr. La suite a montré que ce n’était pas vrai. La famille Wade est profondément liée à la France, c’est sans doute vrai pour le fils encore plus que chez le père. Mais parce qu’ils connaissent les limites de la France, ils ont une vision un peu providentielle de nouveaux partenaires et Karim Wade en particulier idéalise la Chine. Or, si la Chine a aidé le Sénégal ces dernières années, c’est parce qu’il venait de cesser de reconnaître Taïwan. Il y a un prix pour ça. Tout pays qui cesse de reconnaître Taïwan reçoit une gratification. Les Chinois sont réalistes et en donnent pour leur argent : ils voient ce que le pays peut leur rapporter. Désormais, avec la Chine, je crains qu’il ne faille, pour les Sénégalais, réajuster les attentes à la baisse…
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