SOPA. Tak solidaire contre la censure US du web

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Par Le Nouvel Observateur

Aujourd’hui, Wikipedia a fermé la version anglophone de son site web afin de protester contre deux projets de loi américains : "Stop Online Piracy Act" (dit "SOPA") et "Protect IP Act" (dit "PIPA"). Deux textes visant à lutter contre le téléchargement illégal en mettant en place une censure généralisée de l’internet, selon les détracteurs.

Wikipedia s’est donc joint à de nombreux sites militants pour une journée de mobilisation, dite de "blackout" sur le web. Le responsable communication de Wikipedia France, Christophe Henner, explique cette mobilisation.

Pourquoi Wikipedia a-t-il bloqué son site ce mercredi ?

- Les projets de loi SOPA et PIPA, s'ils sont adoptés, risquent de nuire fortement à notre mission de diffuser le plus largement possible la connaissance. Ces deux textes prévoient de faciliter largement le blocage de tous les sites considérés comme portant atteinte aux droits d'auteur. Toute personne jugeant que ses droits ne sont pas respectés pourrait aussi faire bloquer le site en question, par une procédure simplifiée, sans passer par un juge. Imaginez le résultat : la fondation Wikimedia, qui gère le site Wikipedia, devrait mettre en place une équipe de juristes chargée uniquement de répondre aux attaques d'internautes cherchant à lui nuire. Ce serait un tel gouffre financier qu'à terme la survie du site pourrait être menacée.

Cela signifie-t-il que Wikipedia soutient la diffusion de contenus illégaux sur internet ?

- Absolument pas ! Nous veillons à ce que les droits d'auteurs soient toujours respectés. Dès que nous avons le moindre doute sur la provenance de ce qui est écrit sur une page du site, nous supprimons le contenu directement. En particulier pour les photos. Dès qu'une photo publiée nous semble être protégée, notamment parce qu’elle est, sur d’autres sites, signée par un photographe, nous la retirons. 

Nous somme pour la protection des droits d'auteur. Mais des systèmes juridiques existent déjà. Et ils fonctionnent ! Ils ne sont pas parfaits, mais leur bilan est bon. C'est le cas de l'Hadopi en France [autorité de lutte contre le téléchargement illégal, NDLR]. Notre fondation ne s'est pas opposée à la création d'Hadopi. Aux Etats-Unis, il existe déjà un système comparable, mis en place pas le Digital Millenium Copyright Act, qui propose un système de recours qui nous semble suffisant.

Pourquoi un tel mode d’action ?

- Nous voulons sensibiliser le public, mais aussi les hommes politiques. Wikipedia, dans sa version anglaise, ferme une journée entière, ce qui n’est pas sans simple. Notre but est de diffuser la connaissance au plus grand nombre, et fermer une journée peut nuire à cet idéal. Mais si des lois comme SOPA et PIPA étaient adoptées, Wikipedia pourrait fermer définitivement et sans que nous le décidions. Nous avons donc voulu montrer les conséquences de telles lois.  

Wikipedia est une vaste communauté, composée de plusieurs milliers de personnes à travers le monde. Et toutes ces personnes ont des avis politiques très variés. Pourtant, face à ces lois, tout le monde s’est mis d’accord pour protester et engager une action forte. C’est important. Au fond, ce que nous condamnons, c’est la volonté d’exercer un contrôle toujours plus fort sur internet.

Cette volonté de contrôle peut-elle tuer internet ?

- Oui, absolument. Vouloir exercer un contrôle peut être nuisible pour les sites, pour la connaissance et l’information en générale. Demain, des sites d’information comme le Nouvelobs.com pourraient devoir répondre à toute sorte d’attaques, y compris de la part de personnes qui désapprouvent simplement votre message et cherchent à vous nuire. Or il est impossible pour les journaux de payer des avocats à chaque fois qu’ils se retrouvent attaqués, ils n’en ont pas les moyens.  D’une façon générale, beaucoup de sites pourraient être amenés à disparaitre. D’autres ne verraient jamais le jour, découragés par ces lois liberticides.   

Pourquoi le site Wikipédia en français reste-t-il accessible aujourd’hui ?

- Ces lois, si elles font grand bruit depuis plusieurs mois aux Etats-Unis, ne préoccupent l’opinion française que depuis quelques semaines. Les membres français de la communauté n’ont donc pas eu assez de temps pour se réunir, et décider ensemble de la conduite d’une action. Fermer le site ne peux pas être une décision prise à la légère. Cela va à l’encontre de notre idéal de diffusion des connaissances, et c’est une décision qu’il faut prendre de façon réfléchie et collective.

A l’avenir, si besoin est, nous n’excluons pas d’utiliser le même mode d’action en France. D’ailleurs, nous avons déjà fermé temporairement la version italienne de Wikipédia face à un projet de loi semblable à SOPA et PIPA.

Propos recueillis par Pascal Piedbois-Lévy

Mobilisation anti-SOPA, un succès

Les opposants aux projets SOPA et PIPA ont réussi, mercredi 18 janvier, une véritable démonstration de force, conduisant plusieurs élus du Congrès américain à retirer leur soutien à ces deux projets de loi de lutte contre le téléchargement.

Annoncé comme un véritable "blackout" du web, cette journée d’actions a principalement été marquée par de nombreuses manifestations symboliques. Seuls quelques sites ont réellement joué le jeu de la fermeture totale dont, parmi les plus connus, Wikipédia, Reddit, Boing Boing ou encore WordPress.

"Blackout" et actions symboliques

Plutôt qu’un réel "blackout", la grande majorité des participants ont en effet préféré des actions plus symboliques comme l’affichage d’un bandeau noir et la diffusion d’argumentaires ou de pétitions. Cette journée n’en reste pas moins un succès incontestable pour les opposants aux projets SOPA et PIPA.

Selon Fight For The Future, une ONG qui était chargée de coordonner le blackout de mercredi, 50.000 sites et blogs auraient ainsi participé d’une manière ou d’une autre. Google, qui avait mis en ligne un argumentaire ainsi qu’une pétition, affirme avoir obtenu 4,5 millions de signatures. Bien que ne participant pas à la mobilisation, Twitter, lui, a annoncé avoir recensé plus de deux millions de messages sur le sujet.

Malgré sa fermeture, Wikipedia a de son côté reçu la visite de 4 millions d'internautes, venus pour trouver les contacts de leurs élus, que le site avait mis en ligne. Enfin, le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg, dont la prise de position était particulièrement attendue, a posté sur sa page personnelle un texte expliquant son opposition et qui a été "liké" par plus de 400.000 personnes.

Mais cette journée s’est également en grande partie jouée sur le terrain. De nombreux sites avaient ainsi diffusé les coordonnées des membres du Congrès afin d’inciter les citoyens à contacter leurs représentants. Et durant toute la journée, les membres du Sénat et de la Chambre des représentants ont effectivement été assaillis d’emails et d’appels téléphoniques.

Désistements en cascade

Cette mobilisation sans précédent a amené un nombre conséquent d’élus à retirer leur soutien aux deux textes. Sans doute le plus marquant, le premier revirement est venu du sénateur de Floride, Marco Rubio, pourtant l’un des plus fervents défenseurs de PIPA. L'élu a reconnu sur Facebook la nécessité de trouver "un meilleur moyen de combattre" les violations de droits d’auteur et a appelé le leader de la majorité au Sénat à repousser le vote sur le projet de loi PIPA, prévue pour le 24 janvier. Cette première défection a été suivie par celles du sénateur du Texas John Cornyn et du sénateur de Caroline du Sud, Jim DeMint, deux autres ardents défenseurs de PIPA.

Ces revirements symboliques ont ouvert la voie à d’autres, dont celle du sénateur de l’Iowa, Charles E. Grassley, membre du comité judiciaire du Sénat, et qui avait pourtant participé à la rédaction du projet de loi PIPA. Au total, selon un décompte du site Ars Technica, 18 sénateurs auraient basculé dans l’opposition, 7 d'entre-eux étant d'anciens soutiens.

"Un tournant"

S’il est encore trop tôt pour que les opposants à SOPA et PIPA puissent crier victoire, de nombreux médias ont vu cette journée comme véritable une démonstration de force du web. "La nouvelle économie se dresse contre l’ancienne", titre ainsi le "New York Times" qui parle même d’un "tournant dans la manière avec laquelle ont traite les affaires à Washington".

Le quotidien souligne également que, si le web a prouvé sa puissance de mobilisation, cette victoire est également celle de la communication plus classique. En effet, parallèlement à cette journée de mobilisation, les grandes entreprises du web se sont mis aux techniques traditionnelles de lobbying en embauchant des communicants chargés de convaincre les élus. Facebook a ainsi recruté l’ancien responsable de la presse de Bill Clinton à la Maison Blanche, Joe Lockhart tandis que Google s’est adjoint les services d’un ancien conseiller de John McCain, Pablo Chavez.

L'avenir de SOPA et PIPA

Au niveau législatif, les deux projets de loi, bien que toujours d'actualité, semblent particulièrement mal engagés. La semaine dernière, le projet SOPA avait déjà été amputé d’une de ses dispositions phares et sa mise au vote par la commission judiciaire de la Chambre des représentants avait été repoussée dans l’attente d’un "consensus". Son promoteur, le représentant républicain Lamar Smith espérait donc pouvoir présenter une version "allégée" de son texte au mois de février. Mais cette date semble maintenant plus qu’incertaine.

Présenté au Sénat, le projet PIPA, de son côté, avait été adopté par la commission judiciaire dès le mois de mai. Il devait être soumis à un premier vote de procédure le 24 janvier mais, devant le nombre de défections, il pourrait ne pas obtenir les 60 voix nécessaires.

Jérôme Hourdeaux

 

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